Riche du temps

Combien de fois ai-je bousculé un moment pour vivre un autre et le bousculer à son tour ? Combien de fois ai-je snobé le soleil tant attendu pour une sieste qui sera elle aussi interrompue par un programme plus alléchant qui s’avère être sans grande importance ?
Combien de fois avons-nous eu le regard distrait en cours et les jambes incontrôlables, l’esprit ailleurs et le regard vagabond qui ne se pose que sur le cadran d’une montre qui meurt d’ennui, en attendant impatiemment une courte mais délicieuse pause de 10 minutes pour un café hors de prix qui, de nos commentaires, se réjouit ?
Combien de fois me suis-je échappée de ces interminables déjeuners de famille pour passer une heure dans l’embouteillage du dimanche à Beyrouth et retrouver des copines autour d’un espresso qui sera vite avalé… vite oublié…
Combien de fois avons-nous souhaité sauter dans le vide de par la fenêtre d’un bureau trop étroit à notre goût, et y laisser des dossiers lus à moitié et pas toujours compris pour ensuite mettre fin au calvaire et regretter ces moments de productivité quand c’est l’oisiveté qui, à son tour, nous détruit ?
Combien de fois ai-je mis un terme à une conversation devenue bien monotone pour passer à des choses que je jugeais plus utiles pour aujourd’hui pleurer de remords et vouloir tout donner si seulement je pouvais entendre sa voix à nouveau…
Combien de fois ai-je regardé les avions qui décollent et sentir pincer mon cœur tellement j’avais envie d’être dans un autre pays pour ensuite partir avec une grosse valise m’installer dans une ville qui ne me remarque pas et pleurer de dépaysement dans ses rues anodines sans passé en pensant à la cuisine de ma mère et à la voix grave de mon père qui me réveille en sursaut après les lourdes nuits des samedis soirs de mon pays…
Combien de fois avons-nous préféré une salade de fruits à un fondant gracieux pour brûler des calories imaginaires et se priver d’un plaisir pur pour un jour réaliser que la vie nous file entre les doigts ?
Et puis un jour, sur une table qui nous connaît un peu trop bien, nous rions de nous-mêmes et nous nous trouvons bien ridicules. Nous osons à peine en parler mais tout est tellement clair qu’il nous suffit de se regarder. Nous avons tout fait un peu trop vite croyant profiter de la vie et la croquer à pleines dents. Nous avons voulu trop faire pour construire de beaux souvenirs et ne jamais rien regretter. Nous avons presque tout bousculé, tout précipité et quelques fois tout brûlé. Nous avons eu beaucoup de chance, à des moments, sans jamais la sentir, sans jamais la remarquer, sans jamais l’apprécier. Nous avons été heureux, mais le bonheur du moment a toujours été effacé par l’envie du moment qui suit. Nous avons ri, un peu pour les autres. Nous nous sommes privés, toujours pour l’image, et rarement pour soi.
Il est primordial d’être heureux. Mais il est indispensable, pour atteindre le sommet du bonheur, de s’en rendre compte. Etre heureux et le réaliser. Le réaliser pour le vivre pleinement et jusqu’au bout. Surtout ne jamais courir.
Oui, j’ai brûlé des calories, brûlé des moments, brûlé la vie. Mais aujourd’hui, je suis riche du temps. Aujourd’hui, je veux vivre chaque instant.

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