Mon oreiller

J’ai un jour appris que le partage était à l’origine de tous les malheurs. Non pas que je n’aime pas donner. Au contraire. Mais c’est cette situation entre les deux qui m’agace. Parce qu’il est impossible de situer la tête exactement sur la moitié de l’oreiller. Un oreiller à deux ne peut être confortable. Alors je préfère m’en passer. Et poser la tête à même le matelas. Aux courbatures je m’habituerai. Je te le donne. L’oreiller.
La copropriété n’est pas faite pour durer. La loi la même qualifier de temporaire. D’ailleurs, il n’y a pas une famille qui n’ait pas expérimenté, à un moment ou un autre, une dispute concernant un bout de terrain, une bague faite à la main ou une nappe brodée au fil fin. La copropriété résulte toujours en un accord… ou en une dispute qui dure à vie. Au-delà de la chose matérielle objet du litige, ce sont les souvenirs auxquels on s’attache, la valeur morale de l’objet, cet après-midi d’août où sur la nappe blanche le thé fut servit, l’enfance passée à construire des tentes et à collecter des objets jetés sur ce terrain qu’on s’était approprié, cette histoire romantique à la bague liée…
Aussi, il est question de fierté. Ou même de vengeance. Je m’en fous de l’objet. Mais un jour à nous deux il a été. Aujourd’hui, tu pars. Mais cette chose qui était à nous deux je la garderai. Pour la jeter peut-être. Juste pour t’agacer.
Moitié-moitié s’était-on dit souvent. Toi le matin, et moi le soir s’était-on dit aussi. Ou pire : a celui qui en a besoin. Ces dispositions s’appliquent parfaitement quand on est amis. Mais se transforment en la plus sale des guerres quand il est moment de choisir sa route… solitaire.
Alors je décide de tout diviser, à l’avance, en prévention de l’orage, pour limiter ses dégâts. Je décide de donner ou de prendre selon l’origine de l’objet. Et mon comportement choque en temps de paix.
Je divise, j’enregistre, je précise et j’organise. Je trie et je range objets, sentiments, comportements et affections. Et on me dit que cette organisation tue l’amour et l’enterre dans le gouffre le plus profond.
Si une division pacifique peut tellement nuire, je ne puis que confirmer, dans le plus profond de moi-même, combien sage était cette personne qui m’a conseillée un jour de ne jamais, jamais partager mon oreiller.
Et dans le fond de la nuit, j’y plonge un visage humide de larmes de peine et de confort en me disant, bien que je sois seule à le penser, qu’au moins, j’ai un oreiller à moi toute seule pour pleurer.

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