Le goût du thym sauvage.

Ma première expérience de la liberté fut à un très jeune âge. Quand ma mère travaillait, elle déposait mes frères, ma sœur et moi chez ma grand-mère. Et j’avoue qu’il n’y avait rien de plus amusant.

Parce que chez les grand-mères, les règles n’existent pas. La liberté est poussée à l’extrême, et même si elles étaient strictes avec leurs propres enfants, elles deviennent tolérantes avec leurs petits enfants. Tout est permis. La glace, les chocolats par dizaines, les randonnées dans les bois, les soirées tardives, le bruit, le bricolage, les jeux qui salissent la maison, la peinture sur les murs et sur le sol etc.

Ma grand-mère nous emmenait faire des promenades, cueillir des coquelicots et des cyclamens, manger des framboises sauvages et des pommes arrachées directement à l’arbre, tremper nos pieds dans la rivière, ramasser des coquillages et des pierres de toute sorte. Elle connaissait le nom de toutes les fleurs et était aussi impressionnée que nous par les objets sans valeur trouvés dans la forêt. Souvent, on allait à la recherche du thym sauvage pour le sécher au soleil sur une table couverte d’une nappe blanche, le mélanger avec des grains de sésame et enfin le mettre dans un bocal.

Les grand-mères savent ce qu’aiment les enfants. Et surtout… elles gardent ces aventures secrètes et cachées des mamans.

A Londres, les enfants ne semblent pas avoir cette chance. Parce que je ne vois jamais des coquelicots, ni du thym sauvage, ni des coquillages, ni des grand-mères… A ma pause déjeuner, je me suis assisse sur un banc en face de la porte principale du bâtiment gris et imposant dans lequel je travaille. La responsable de la garderie promène les enfants des banquières qui n’ont personne pour s’en occuper. Elle les tient avec une laisse accrochée au poignet.

Ces enfants-là n’ont aucune liberté. Et leurs promenades se limitent à un aller-retour pathétique en face de l’entrée. La laisse me révolte. Mais je comprends son utilité. Elle protège les enfants de tout danger extérieur.

La liberté est en effet très dangereuse. On grandit avec l’impatience de l’acquérir dans son acceptation la plus poussée. On grandit avec l’envie indomptable d’être indépendant financièrement, libre de faire ses propres choix, et léger comme l’air.

Mais la liberté est beaucoup plus difficile que ce que je m’imaginais… et parfois, j’aimerais bien avoir une laisse autour du poignet. Parce que plus on est libre, et plus on est exposé aux erreurs. Plus on est indépendant, et plus il faut assumer ses fautes. Plus on est maitre de ses décisions, et plus on en est responsable.

La liberté cause des griffes sur les genoux.

Pourtant… même si elle fait peur, même si elle est parfois difficile à supporter, même j’ai souvent envie qu’on décide à ma place, même si je voudrais parfois retourner chez mes parents, sous leur toit qui me protège et leur œil tendre et protecteur, même si j’aimerais pouvoir dire aux gens qui me blessent que je vais tout raconter à mon père et qu’il leur donnera une bonne leçon, je ne pense pas que je pourrais m’en débarrasser. Parce que la liberté s’apprivoise. Et le danger est intoxicant. Et surtout parce que j’ai vu les coquelicots. Et parce que j’ai dans la bouche, depuis un très jeune âge, le goût du thym sauvage.

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