Le bateau

C’est un garçon de 5 ans. Beau comme tout. Les yeux chinois. La peau arabe. Né d’une histoire d’amour entre une chinoise et un jordanien. C’est le fils d’un collègue. Il vient souvent au bureau. Quand il est en vacances et que personne n’est à la maison pour le garder.
Il est mignon. Et son imagination me dépasse. Quand il vient, je laisse tout. Et je l’invite à passer la journée à mes cotés. Devant quelques crayons de couleur et une feuille en papier, il peut rester des heures sans parler.
La première fois, il m’a offert un joli dessin. Celui d’un avion qu’il a appelé « Air world ». Parce que son ambition dépasse la frontière d’un Etat, et né d’un mélange qui sort du commun, il a trouvé tout naturel que son avion ne soit incorporé dans aucun pays. Les mélanges font de beaux enfants.
La deuxième fois, c’est un bateau qu’il a voulu dessiner. Un bateau luxueux de cinq étages. Je regardai du coin de l’œil en travaillant la progression d’un dessin exquis qui me marqua par sa précision. Et chacun des étages représentait ce qui touchait ses cinq petites années.
Le premier étage était occupé par une piscine. Une piscine divisée en deux couleurs. Mais il se hata de me corriger. il y avait deux tons de bleu. Et non pas deux couleurs. Le garcon aime les bonnes définitions. Un bleu foncé. Et un bleu clair. Pour illustrer le coté profond, pour les grands, et le moins profond, son océan.
Le deuxième contenait 3 lits. Le sien. Celui de sa mère. Et celui de son père.
Le troisième était meublé d’un canapé « en cuir » ne manqua-t-il pas de souligner, d’une console de jeux vidéo et d’une télé.
Le quatrième étage était fait pour manger. Un restaurant chinois qui offre du riz et du soya. Et un restaurant libanais… pour le houmous.
Le cinquième, bien sûr, était la cabine du capitaine. Et le petit y dessina deux lits. Deux lits, pour deux capitaines. Je trouvai cela etrange mais il m’expliqua, exacerbé par ma compréhension lente, ce qui lui sembla simplicité évidente: au cas où l’un deux aurait sommeil. Décidément… Il pense à tout.
Il me tendit le dessin pour que je l’accroche sur mon panneau à coté du premier. Et je pensai tristement que je ne savais toujours pas un soleil dessiner… il me fit un bisou qui m’attendrit profondément dans cette ville où les affections vraies manquent vraiment.
Mais il revint en courant. Et il retira son dessin avec une agitation et une frayeur que je ne lui reconnaissai pas. Je croyais qu’il allait me le reprendre, son bateau. Alors que je m’appretais déjà à une belle croisière dans le pays des enfants. Mais il me réconforta vite en me disant qu’il avait oublié le plus important… le moteur. Pour que son bateau puisse aller dans les mers et leurs profondeurs. Bien sûr.
Il l’accrocha ensuite. Satisfait que sa mission était maintenant accomplie. Et il s’en alla. J’eus droit à un second calin et j’en profitai pour le serrer dans mes bras.
Il repartit et il me laissa seule avec mes pensées. Si je dessinais un bateau de cinq étages, qu’est-ce que j’y mettrais ? Et pourquoi les priorités de mes vingt et quelques années n’étaient pas aussi claires que celles d’un petit bonhome aux traits singuliers ? Une console ? une télé ?
Mais je me consolai à l’idée que le problème ne pouvait pas se poser. Parce qu’un bateau… je ne saurai jamais dessiner.

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