Les signes

Plume

Il y a des phases d’infertilité littéraire. Ce sont les phases d’infertilité tout court. Ces jours où l’on perd l’envie de faire toutes les choses autrefois aimées. On perd l’intérêt. De manger une tarte aux framboises acides saupoudrée de sucre glace. De se regarder dans la glace. De boire un verre en terrasse. De parler à ses anciens copains de classe. De conduire dans la nuit, d’écouter Patricia Kaas. De sentir le vent nous caresser la face.

Il y a des jours où l’on perd l’envie de vivre. Parce que l’être qui nous est le plus cher au monde part. Parce que qu’on ne peut plus le joindre au téléphone tard le soir. Parce qu’on ne peut plus sentir son parfum, poser sur lui un tendre regard. Parce que l’on ignore où il dort. S’il est heureux, s’il se sent fort. Parce qu’on ne sait plus marcher sans ses mots qui nous guident. Parce qu’on se sent dévêtu, le visage vieilli plein de rides. Parce que le monde devient vide. Parce que la bouche adopte une moue qui ne s’en va plus. Parce que les gens sont tous moches dans la rue.

Il y a des soirs où l’on prie le ciel. Que la nuit se fasse éternelle. Que l’on ait accès à cet endroit où il est. Juste pour lui parler. Pour lui dire ces mots jamais prononcés, toujours pensés. Pour lui demander pardon. D’avoir parfois sali sa maison.

Il y a des soirs où l’on se demande où sont partis les mots. Autrefois faciles, rapides, costauds. Alors on se plonge dans des livres. Des livres par centaines. Jusqu’à en être ivre. Dans l’espoir de retrouver ses voyelles. Et l’on voyage. Dans des mondes volés, inventés. Les paupières tombent, fatiguées, désabusées. Et le sommeil souvent, à travers le rêve, très souvent, l’emporte pour m’emporter, dans le monde où j’ai toujours été. A ses cotés.

Et puis il y a ce soir où l’instinct de survie qu’il avait aussi, lui, me transforme en robot. J’enfile alors jeans, pull et manteau. Et je sors dans la nuit. Comme par défi. A la recherche des mes envies. Pour défier une fois de plus cette putain de vie.

Les amis attendent dans un bar de Beyrouth. Mais la soirée prend un tournant différent. La nuit s’achève où elle a débuté. En voiture, dans un parking. En compagnie d’une personne qui lit dans le fond des âmes. Qui déshabille, qui déchiffre, qui désarme. Les sanglots interminables se transforment d’abord en larmes. Qui laissent place ensuite à des confidences de parking, de nuit. Qui restituent mon bonheur enfui.

Sur le chemin du retour, des signes. Partout. Evidents comme l’air qu’on respire. Visibles à mes yeux myopes. Logiques. Physiques. Pratiques. Des signes que tu me lances de haut. Pour taire à jamais mes sanglots. Une confirmation rationnelle à mon esprit parfois cynique que tu étais avec nous ce soir dans le parking. Dans la voiture. Tu y étais, j’en suis sûre.

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5 Comments

Filed under Family, Fathers, Food, Friends, Lebanon, Love, Memories, Relationships

5 responses to “Les signes

  1. Pingback: Les signes | Ma Vraie Vie

  2. Maryse

    Miss you loads karrona 😦

  3. Me too gardien angel 🙂 seeing you soon, no ?

  4. Mariam

    C’est quand que tu nous fais un recueil de tes petites histoires??

    • Chère Mariam, merci pour tes mots qui me touchent énormément ! c’est un plaisir d’écrire et un plaisir encore plus grand que de savoir que je suis lue. Je te remercie de ta fidélité et je te promets un recueil un jour 🙂 Bisous !

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